dimanche 31 mai 2026

 


 

LES COPAINS D’ABORD

 

Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait l'quart
C'est elle qui leur montrait le nord
Et quand ils étaient en détresse, qu'leurs bras lançaient des S.O.S
On aurait dit des sémaphores, les copains d'abord

 

ANTHIME

La lune pleine diffuse une lumière froide à travers les vitres des fenêtres du salon. Elle est filtrée par les rideaux en tulle suspendus au rail en acier qui longe le haut de la fenêtre. Le passant, le curieux, peut saisir l’intérieur de mon appartement situé au rez-de-chaussée de ma maison Art-Déco avenue Bel-Air, avenue perpendiculaire à la chaussée de Waterloo dans le quartier de La Bascule. Ce lieu-dit, je ne l’ai jamais quitté, je ne le quitterai jamais.

Installé dans mon fauteuil Stressless Magic, un verre de Jack Daniels à portée de main sur le guéridon encombré d’un cendrier quasi plein de mégots, j’ai recommencé à fumer depuis le décès de ma très chère et tendre Séraphine. Je regarde la RTBF. La Une diffusait un reportage sur la Namibie, plus précisément sur le mode de vie des Ovambos, un peuple bantou. J’ai beaucoup voyagé. C’était une passion. Découvrir des lieux. Peut-être était-ce dû à mon père fervent adepte de la Grèce antique mais pas seulement. Découvrir des cultures autres que la nôtre, disait-il, soi-disant la plus appropriée pour tout un chacun, ne manquait-il pas d’ajouter. Pour notre portefeuille, oui, notre confort, notre bien-être, continuait-il, mais aux dépens de civilisations riches de tout un passé que nous, Occidentaux bien-pensants nous avons tenté de détruire en imposant nos critères. Voilà, mon pauvre papa, qui me semble encore toujours pour le moins donneur de leçon. Et puis, le monde change, non ?

Mon père, Emile, après avoir été prisonnier de guerre, avait poursuivi ses études d’avocat et avait obtenu son diplôme sans coup férir. La clientèle de mon père était surtout composée de couples qui souhaitaient rédiger un contrat de mariage ou, qui après quelques années d’une expérience malheureuse, souhaitaient mettre par écrit les termes d’une séparation en bonne et due forme. Rien de prestigieux mais cela lui permettait tout de même de nous assurer une vie confortable. Mes parents semblaient avoir eu, tout au long des années de leur mariage, une vie pleine d’amour. Sans souci majeur, sans soubresaut, elle coulait gentiment vers l’aval.  Je l’ai ressenti constamment avec bonheur durant toute mon enfance, mon adolescence, ma vie.

Eva, maman, était une bonne flamande née dans la région de Nazareth, près de Gand. Mère au foyer. Profondément catholique, quasi bigote, elle ne pouvait qu’approuver papa qui avait décidé du choix du prénom de son fils, de mon prénom – il fallait que ce fût un fils - dès avant ma naissance. J’appris que ce prénom était fortement lié à l'histoire chrétienne et popularisé par Saint Anthime, martyr du IVe siècle, connu pour sa dévotion et son courage face aux persécutions. C’est une figure emblématique de la foi chrétienne. A cause de l’amour, de la gratitude pour leur amour que je portais à mes parents, ce prénom singulier que je n’aimais pas, je n’en changeai jamais.

J’ai 78 ans. Séraphine, ma tendre épouse est décédée il y a quelques mois. Un cancer du pancréas décelé trop tard. Elle me manque extrêmement. Par bonheur j’ai des amis. Je les connais depuis l’école primaire. Jules, Pédro et Mario. Je peux compter sur leur soutien indéfectible.

Le reportage télé arrive à sa fin et la pub envahit déjà l’écran. J’ai machinalement consulté ma montre bracelet et vérifié l’heure sur son smartphone. J’ai écrasé ma Gitanes filtre et fini mon verre de Jack Daniels ; il est temps de rejoindre ses pénates. 

Ma chambre donne sur un petit jardin agrémenté d’un tulipier de Virginie aux couleurs flamboyantes durant certaines périodes de l’année. Superbe disent toujours mes amis, ces très chers Jules, Mario et Pedro. Encombrant dans mon petit jardin tout en profondeur rétorqué-je en ajoutant que les racines en sont particulièrement envahissantes. Mais je tiens à le conserver, je l’ai planté il y a cinquante ans lorsque j’ai acheté la maison.

J’ai baissé les volets et fermé les tentures isolantes antifroid. Avec l’âge et à présent seul, je suis devenu très frileux et ne peux plus me passer d’un pyjama molletonné alors qu’il y a quelques mois encore je me passais de tout vêtement de nuit !

J’ai éteint la lumière. Le guide de voyage que je tenais en main a glissé sur le sol.

 

 

JULES

Non, je ne suis pas le descendant de Jupiter. Et ma sœur Phyllis n’est pas née princesse de Thrace. Va savoir pourquoi nos parents nous avaient affublés de ces prénoms glorieux !

Ma sœur ainée – Phyllis donc - et moi, nous sommes nés à Coxyde, sur la côte encore belge – peut-on encore dire Coxyde et non Koksijde ? -   Perso, j’ai vu le jour en 1947, comme mon ami Anthime - drôle de prénom m’étais-je dit lors de notre première rencontre. Nous sommes copains depuis toujours. Enfin, plus précisément depuis la rentrée en première année primaire à l’école Marcel Van Hemelen, avenue Montjoie. L’école jouxtait l’église du Saint-Rosaire, ou, comme Anthime, j’y ai fait ma communion privée, ma communion solennelle et ma confirmation. Belles occasions pour recevoir des cadeaux. Notamment une belle montre de marque Pontiac - tic tac - que j’ai reçue de mon parrain Eugène qui ne vendait pas des frites. L’école – catholique bien entendu - était dotée d’une cour supérieure qui communiquait avec la salle de gym et d’une cour inférieure réservée aux grands des quatrième, cinquième et sixième. On y jouait au foot avec une balle de tennis. Trois corners – ne dit-on pas « coup de coin » à présent sous l’influence de la France, cette grande sœur- étaient synonymes d’un penalty ; on dit coup de réparation à présent, toujours sous l’influence de notre grande sœur du sud. C’était en 1953. La guerre de Corée venait de se terminer. La Corée ? Je ne savais pas où ce pays se situait. La peur avait été présente. Mes parents avaient fait des provisions de café vert, de farine, de sucre et de sel. Ils répétèrent cette action précautionneuse en 1962 – je m’en souviens très bien – lors de la crise de Cuba. Le monde tremblait. Avec Anthime j’écoutais Salut les copains sur Europe 1 : nous étions amoureux de Françoise Hardy qui allait seule dans les rues l’âme en peine. Ce n’est qu’en 56 que nous avons fait la connaissance de Pedro et en 57 de Mario. Ils nous ont rejoints à l’école d’abord, à la plaine des Anglais du bois de la Cambre ensuite ; nous allions y jouer au foot. Perso, j’étais un fervent supporter de l’Union et cela même lorsque le club de mon coeur a dégringolé de division en division avant de remonter à la surface ; aujourd’hui on parlerait de remontada. Pedro, c’était un fervent admirateur du Barça et particulièrement de Ramon Villaverde bien qu’il fût Urugayen. Il m’a toujours semblé que Pedro, depuis tout jeune, trainait un problème qui le perturbait mentalement influençant ses capacités physiques et intellectuelles. Mario, un peu bagarreur, soutenait le Milan AC. Il ne manquait pas, à toutes occasions, d’arborer les couleurs de son club.

Mes parents tenaient une boulangerie-pâtisserie à La Bascule. Maman, Marleen, servait au magasin, papa, Adriaen - devenu Adrien lorsqu’ils s’installèrent à Uccle - était en atelier. Papa avait la réputation d’être un excellent artisan-pâtissier dont la spécialité était, m’a rappelé plus tard Anthime qui mémorisait tout, la tarte au citron. Mes parents s‘étaient mariés devant l’échevin de l’état civil de Coxyde et surtout, surtout, devant monsieur le curé de l’église Notre-Dame des Dunes. Leurs débuts à Bruxelles furent difficiles - perso je ne l’avais jamais remarqué, j’étais gâté mais pas trop pourri. Grâce au travail de papa et avec l’aide de maman- très bonne catholique mais avant tout très bonne commerçante- les affaires fructifièrent rapidement : ils purent acheter le bâtiment à trois étages, dont nous occupions le rez-de-chaussée, et y apporter des améliorations, le confort moderne.

J’avais un chat noir : Othello, un nom suggéré par mon pater. Je l’avais reçu tout petit Othello, c’était un jouet qui aimait s’amuser comme la plupart des chatons.  Anthime, lui, avait un ara. En fait, c’est son père, monsieur Lestrade, qui avait recueilli cet oiseau. Il était tombé amoureux de ce grand perroquet aux couleurs vives lors de l’un de ses voyages en Amérique du sud - de ces voyages dont il donna le goût à son fils Anthime. L’ara est connu pour sa longue queue, son bec puissant, son intelligence et sa sociabilité. Perso, je ne le trouvais pas spécialement sociable.

 

 

MARIO

Nous nous étions retrouvés vers 7h30 du matin, Jules, Anthime, Pedro et moi, sur la place Poelaert sous le soleil déjà éblouissant du solstice d’été. Assis en tailleur, à l’ombre du géant de la justice, nous y avions pris notre petit-déjeuner : des croissants et du Coca Cola, enfin, je crois, mais peu importe. Nous étions, avec une vingtaine d’autres jeunes, dans l’attente du car Léonard qui devait nous mener dans le pays du charbon flamand, à Beringen.

Je leur avais proposé de descendre au fond d’une mine. Mes amis n’avaient pas été particulièrement enthousiastes, ils auraient préféré une expédition dans un chouette restau montois, aux résonnances italiennes ou non. Ils avaient plutôt envie de plats sympas arrosés de vins gouleyants, de Toscane ou non. Finalement, mes trois amis s’étaient ralliés à ma proposition.

Dois-je vous préciser que je suis Sicilien de naissance, de Comiso, tout comme Salvatore Adamo. J’ai le sang chaud. Tout comme mon père Benito. Mes parents ont immigré en Belgique en juillet 1946 en réponse à l’appel du gouvernement belge de l’époque - sous le ministre Acil – qui, face à la pénurie de travailleurs belges et après avoir employé les prisonniers de guerre allemands et les inciviques, proposait du travail dans les mines de ce pays au ciel souvent charbonneux. Ma mère, mama mia, une sainte, l’avait accompagné dans cette aventure. Cet épisode n’a rien d’épique mais décida du cours de ma vie.

Benito, mon père, peinait au pays. Une terre rude et pas de travail. Il n’y avait pas de quoi bouffer. Pour attirer l’ouvrier – il devait avoir au moins 35 ans et être en bonne santé – la Fédération du charbon avait organisé des campagnes de publicité qui masquaient un peu la réalité. Un peu ? Mon père posa sa candidature. Elle fut retenue et il a été engagé sur le site de Marcinelle. Plus précisément au Bois du Cazier. Mon père, ce tyran que j’aimais, rital qui a supporté les quolibets et autres affichettes « interdit aux chiens et aux Italiens », l’a échappé belle grâce à une mauvaise grippe. Le drame du Bois du Cazier, qui a coûté la vie à nombre de ses amis, l’a décidé à monter à Bruxelles et à travailler comme commis dans la trattoria qu’un ami, Alberto si ma mémoire est bonne, venait d’ouvrir dans le quartier de l’Ilot Sacré. Alberto avait immigré bien avant le début de la seconde guerre mondiale. Il avait rejoint la résistance armée antifasciste durant l’occupation nazie. Bravo Alberto, bravissimo.

Quand nous sommes arrivés à la mine, notre groupe a été dirigé vers la salle des pendus où nous avons pu nous changer. Après avoir enfilé les vêtements de circonstances et le casque muni d’une lampe, nous avons suspendu nos vêtements en hauteur comme le faisaient les mineurs. Ensuite, sous la direction d’un ancien porion, nous avons pris un ascenseur, qui ; en période de travail était bondé et quasi irrespirable. Plus de 800 m dans cette cage qui tombait à vive allure. Nous nous sommes retrouvés dans une immense galerie. De là, nous avons poursuivi notre descente par une échelle sur environ 100 m dans un boyau d’un mètre de diamètre. Le charbon dégoulinait de toutes parts et nous nous sommes retrouvés à l’horizontale dans des galeries de 1 m de hauteur ou, en période de travail, les ouvriers s’esquintaient, se tuaient, à extraire du charbon pour notre bien-être. J’avais eu une trouille bleue. Je n’étais pas le seul !

Après une douche qui n’effaça pas la poussière anthracite qui s’était incrustée dans tous nos pores, nous sommes restés silencieux, comme tétanisés par cette expérience, cette épreuve. Oui, ce fut une épreuve.

Ce n’est qu’arrivé à Bruxelles et après quelques bières à la terrasse du Roy d’Espagne que nous avons retrouvé notre sourire et joué les fiers à bras alors que nous n’avions pas été loins de pisser dans notre froc.

C’était environ il y a 60 ans. La nostalgie est toujours ce qu’elle était. A présent, presque tout le site minier est toujours conservé en l’état, depuis les chevalements jusqu’aux terrils.

De cela, il me reste l’amitié d’Anthime, de Jules, de Pedro et une lampe de mineur que je tiens de mon père.

 

PEDRO

Je n’avais plus vu Anthime depuis l’enterrement de Séraphine qui l’avait quitté inopinément, victime d’un cancer du pancréas décelé tardivement. Il m’attendait déjà au bar du Véraison, un restaurant espagnol boisfortois, devant un verre de cava. Le chef travaille des produits régionaux et propose des vins à base du cépage Tempranillo, cépage emblématique du pays de mes aïeux ; il donne des vins riches et complexes à la maturité précoce. Anthime avait la mine sombre, un visage automnal au seuil d’une nuit froide sans fin. C’est pour lui remonter quelque peu le moral que je l’avais invité dans ce que je considère comme une bonne maison de bouche qui propose une cuisine méridionale raffinée.

Après un repas un peu trop vite expédié nous avions tout de même dégusté un

(euh…) brandy Carlos 1 Imperial de 15 ans d’âge. Faut dire aussi que nous avions convenu de faire appel à Uber pour nous ramener sains et saufs dans nos quartiers.

Dans un premier temps, nous avions échangé des propos sans intérêt, des verbiages de vieux. La santé bien sûr. Mais avec la chaleur et les vapeurs délétères de l’alcool, sans doute ne contrôlions-nous plus tout à fait nos pensées, notre langage. Si nous étions globalement d’accord sur l’art qu’il soit ancien, moderne et même contemporain qui fut un moment l’objet de notre conversation, sur d’autres sujets il nous fut cependant difficile d’esquiver nos divergences de vues pour éviter de trébucher sur elles.

Anthime avait été élevé dans la foi catholique. C’est aussi un fervent royaliste, ses parents avaient soutenu Léopold III. Sans se poser trop de questions il avait toujours voté pour un parti de centre-droit, dit démocratique. Mais à présent il n’était pas loin de tenir des propos xénophobes.  Il exprimait aussi des avis dignes des complotistes et prêtait foi aux fake-news diffusées sur les réseaux sociaux. Il avait aussi acquis une fâcheuse tendance à cautionner les agissements de personnalités politiques subventionnés par des capitaux, de financiers que je qualifie, sans embarras, de véreux. Je ne comprends pas, Anthime est – était - un homme d’honneur cultivé. Je lui avais alors jeté à la figure que ce genre de conversation ne m’intéressait pas le moins du monde, que je ne voulais pas l’entendre. Et nous sommes rentrés chacun de notre côté !

Anthime sait pourtant d’où je viens. J’avais des parents républicains natifs du nord de l’Espagne. Mon père avait fait partie de la colonne Durriti avant de fuir avec son épouse l’armée de Franco et les bombardements de l’aviation nazie. Ils avaient rejoint, péniblement, malaisément Hendaye avant, quelques mois plus tard, d’émigrer vers la Belgique, à Bruxelles. Mon père y a tenu durant toute sa vie une confiserie dans le quartier de La Bascule. C’est là que nous nous sommes connus avec Jules et Mario. Les gens du quartier l ’appelait l’Espagnol. Avec mes parents j’habitais un petit appartement au-dessus du commerce. La maison a disparu au nom de la modernité et du progrès.

J’étais rentré chez moi l'esprit triste tout en me promenant dans le quartier de mon enfance, de mon adolescence. Je ne l’ai jamais quitté. Etait-ce mieux avant ? Qui a dit qu’il faut tout changer pour que rien ne change ? Mes déambulations m’amenèrent à fredonner intérieurement La Maison Bleue et Parachutiste de Maxime Leforestier avant que mes pensées nostalgiques ne voyagent vers Mai 68 à Bruxelles, qui fut bien moins violent qu’à Paris, et aux manifestations anti-guerre du Vietnam. Etait-ce mieux avant ? J’en doute, mais nous étions jeunes et enthousiastes, pleins d’espoir. Nous imaginions un lointain 21ème siècle idyllique.

Installé dans le sofa un verre de Brandy de Jerez à portée de main, vieillir n’excuse pas tout m’étais-je dit. Mais j’aurais peut-être mieux fait de cacher la poussière sous le tapis.

J’avais fermé la fenêtre du balcon car le vent s’était levé. Les arbres de l’avenue commençaient à se dépouiller de leurs feuilles emportées par un souffle venu de l’ouest. Des petites branches mortes tenaient compagnies aux feuilles qui jonchaient le sol en dalles de béton sale ; elles luisaient sous la pluie qui se déployait et uniformisait les couleurs par un rideau de larmes.

Finalement, n’avions-nous pas tous vécus dans un Sous-marin Jaune ?

 

 

MARIO

Jules fêtait ses derniers jours de liberté en ce début du mois de juillet 1966.  Le pôvre. Il avait été convoqué au Petit Château et désigné pour servir à la Force Navale comme secrétaire du Commandant du Godetia, navire de soutien logistique. Enfin, tout de même, il était vraiment cocu le Jules puisque la marine était son premier choix. Anthime était aux études, il servirait sa patrie plus tard avec enthousiasme ; il serait officier de réserve. Pedro toujours espagnol et antimilitariste. Moi, sicilien plus que jamais, j’avais un tempérament de feu mais aucune obligation militaire.

Ce vendredi, nous avions réservé deux tables dans l’arrière salle du gymnase situé à l’orée du bois de la Cambre. Munis de nos raquettes et de nos petites balles blanches nous avions concouru à qui serait le meilleur au ping-pong. C’est Anthime qui avait gagné et obtenu le droit de nous payer un verre et d’acquitter le prix de la location des tables. C’était convenu entre gens de bonne facture. Et après tout, ce brave fils de bourge que nous aimions, cet ami de toujours, avait des thunes. Donc.

La petite salle a disparu. Elle a fait place au théâtre de Poche. Nous avions rangé nos raquettes et éclusé, sans contrition, quelques bières bien fraîches. Le soleil en ce vendredi après-midi avait été très chaud, très lumineux. Nous nous étions étendus dans l’herbe fraiche parmi les quelques myosotis qui parsemaient la Plaine des Anglais, proche du gymnase, sous un ciel digne de la Côte d’Azur. Ce Midi, nous ne le connaissions que par des photos parues dans des magazines. La notoriété et les courbes généreuses de Brigitte Bardot en était la quintessence. Ensuite, enfourchant tous les quatre notre vélo, nous nous étions dirigés vers le petit ravin du bois et, comme lorsque nous étions gamins, nous l’avions dévalé et remonté à toute vitesse malgré les crevasses provoquées par le ruissellement des pluies. Le frisson n’était plus aussi intense.

Je me sers un vodka-martini, le choix de Bond, James Bond. La radio diffuse Soleil Bleu, chanson aux accents pop et reggae :  Oh, laissez-moi vivre comme je veux, Les pieds dans l'eau et la tête en feu.  

Nous nous étions retrouvés vers 19h chez Jules, dans l’arrière-boutique de la boulangerie-pâtisserie de ses parents. Ils en avaient modernisé l’espace mais la reproduction d’un tableau, l’un des Clowns tristes de Bernard Buffet, trônait toujours au-dessus de la cheminée en marbre de Mazy. Phyllis, la sœur de Jules était présente. Elle allait et venait, sans but semblait-il, entre la cuisine dépendante et le salon. Etait-ce pour nous aguicher ? Probablement. Le déhanchement de ses reins, le galbe de ses fesses et le sautillement joyeux de ses seins libres sous un léger chemisier ciel de Provence avaient plus d’effet sur notre libido que la profondeur de ses yeux pers.

Nous nous étions mis d’accord pour aller voir Le Bon, la Brute et le Truand programmé au cinéma Acropole de l’avenue de la Toison d’Or. Au grand désespoir d’Anthime l’intello qui avait marqué sa préférence pour Au Hazard Balthazar, film ascétique de Robert Bresson. Et il fut chiant l’intello en soufflant et soupirant tout le long de ce superbe western-spaghetti de Sergio Leone somptueusement soutenu par la musique d’Ennio Morricone.

Pour terminer la soirée, après avoir dévoré un spaghetti bien arrosé d’un mauvais chianti dans une gargote italienne de la rue de Stassart, nous avions décidé d’aller danser, boire et draguer dans une boîte du square du Bastion. Vêtus de nos atours du dimanche, blazer classique, chemise blanche et belle cravate-club, Love me please love me de Michel Polnareff nous chatouillait les oreilles et nous chantions déjà qu’il n’était pas question que les meufs déchirent nos cœurs. Qui elles ? Nous allions voir.

Le portier avait l’allure du métier. Grosses moustaches et tatouages. Un accent bruxellois à couper au couteau. Voyant Pedro et son facies du sud, il lui avait interdit l’accès. Et là, alors que mes compères Pedro, Jules et Anthime étaient prêts à rendre les armes pour se diriger vers un endroit plus accueillant, je fus pris d’une rage irrépressible et je ne pus m’empêcher de casser la gueule de ce cerbère décervelé.

 

 

 

JULES

Franchement, ce Grand Cactus n’est pas piquant du tout. Navrant. Pitoyable. J’éteins la télévision et, installé au fond de mon fauteuil crapaud, un verre de Jack Daniels à portée de main, j’ouvre un album de photos qui traine sur la table gigogne toute proche. Certaines sont en noir et blanc. Un tout petit format dentelé. D’autres sont en couleurs délavées par l’écoulement du temps. J’avais pris la plupart de ces photos d’un autre âge avec mon Pentax, cet appareil doit peut-être se trouver au fond du bahut dans mon garage. Dans une oubliette. Je ne suis pas Robert Doisneau, mon smartphone me suffit à présent. Ces photos, je les avais prises pour faire barrage à l’oubli d’une une petite vie pressentie déjà comme ne laissant aucune trace, une petite vie sans histoire.

Je m’arrête au mois de juillet 1999. Anthime avait organisé un BBQ. Notre entente cordiale datait de notre enfance en culotte courte. Anthime fut Procureur Général mais la supériorité sociale de notre ami ne nous a jamais hypnotisés.

Pour parvenir dans son beau jardin, il faut traverser le salon et la salle à manger, séparés par une porte en verre cathédrale décoré de paysages printaniers. Le mobilier art-déco avait été conçu pour cette belle maison. Comme à la Villa Van Buren. Une véranda prolonge cet espace de vie. On s’y sent, encore toujours, comme dans une serre.  Elle est agrémentée, je dirais plutôt chargée de ficus, de yuccas, d’agaves, de lys de paix, d’agapanthes, etc. Dans une cage, l’ara militaire. Les amours de Séraphine trop tôt disparue.

J’étais arrivé le dernier. En retard comme d’hab. Seul. Ma femme m’avait planté depuis longtemps : les copains d’abord, disait-elle, le regard furieux fond cobalt qui pouvait trépaner un interlocuteur ! Marco en célibataire endurci était toujours partant pour une journée festive bien arrosée de bons vins. Son rire clair résonnait déjà en réponse à une vanne pas bien méchante de Pedro qui était accompagné de ma sœur Phyllis, sa femme depuis trop longtemps ? Elle avait l’air de s’ennuyer, déjà. Anthime, sourire éclatant de gentillesse, m’attendait un verre de Lanson à la main tandis que Séraphine apportait quelques zakouskis supplémentaires. Du bois brûlait. Des braises se formaient. Elles attendaient la bidoche.

La lumière d’été avait été violente et cette après-midi surchauffée. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous nous étions réfugiés sous une tonnelle, sous des parasols et sous le tulipier de Virgine qui diffusait une ombre fraîche.

A l’époque de ce barbecue, il n’était pas encore réellement question de réchauffement climatique. L’on était bien plus préoccupé par l’informatique et le bug éventuel lors du passage à l’an 2000. C’est bien plus tard que la petite Greta Thumberg lancera un appel à une première grève mondiale de la jeunesse pour le climat.

Sur la photo prise par Séraphine, l’on pouvait voir Pedro habillé d’un bermuda beige et d’un t-shirt représentant Le Che. Marco itou. Ils s’étaient concertés. Un peu provocateur ? Oui, c’est certain, ils aimaient défier. Leur humour était quelquefois limite. Toujours est-il qu’Anthime marcha dans leur jeu, un peu mécontent tout de même.  Il fit remarquer à mes révolutionnaires à deux balles, toujours souriant mais d’un sourire de guimauve, qu’Ernesto, ce sal’ con, cet aristocrate bourgeois, était un assassin responsable d’exécutions massives. Ouais, basta mon ami, répliqua Marco, la prochaine fois, Pedro et moi, nous mettrons un t-shirt avec une photo d’Angela Davies. Et toi Anthime, je suppose, avec une photo de l’abbé Pierre ? Nous ne savions pas encore, pas déjà, les tourments, les souffrances physiques et morales que ce brave homme a infligés à la belle jeunesse d’alors.

Plus tard, après quelques parties de pétanque et trop de pastis, alors que nous étions tous un peu repus, Marco avait retiré ses antiques Dockside qu’il portait sans chaussettes. Ses pieds devaient avoir bien mariné, ils sentaient l’escafignon ! Comment ne pas s’en souvenir ? Heureusement, le n°5 de Séraphine et les émanations encore volatiles du charbon de bois annihilaient les effluves asphyxiantes de Marco.

Un orage intempestif nous obligea à rentrer et nous avions joué au pitchesbak et bu quelques bières jusqu’à plus d’heure.

Je referme mon album de photos. Un soupir m’échappe.

 

 

ANTHIME

Je n’étais plus venu à l’hôpital Sainte-Elisabeth depuis ma naissance, dit d’emblée mon ami Pedro ajoutant que Sainte-Elisabeth a grandi en éclat. Sans doute, dis-je, mais je n’ai rien pu voir depuis mon arrivée hormis cette Chambre avec vue. Et je dépose sur ma table de nuit Cyrano de Bergerac, mon héros. Il m’accompagne depuis toujours lui qui s’est battu, avec panache contre le mensonge, la compromission, la lâcheté. Aah, j’aime. Que n’ai-je eu son courage !

Pedro explique avoir été quelque peu surpris lorsqu’il a pénétré dans le lobby. Je me croyais, ajoute-t-il, dans un hôtel quatre étoiles si pas cinq. J’exagère peut-être. Tout de même, le hall de l’hôpital n’est pas banal. Un mur est entièrement recouvert d’une peinture rouge sang au relief tourmenté comme un tableau de Bram Bogart. Un autre est totalement protégé par des plantes qui semblent bien vivantes. Mais le sont-elles vraiment ? No se. Le faux ressemble parfois au vrai. C’est tout aussi juste dans la vie professionnelle et affective. Mensonge et vérité se côtoient, n’est-ce pas ? Et que fais-tu dans cette chambre aux couleurs délavées, ajoute mon ami un peu innocemment. Comme s’il ne le savait pas !

Je suis content et même profondément heureux de ta visite, lui dis-je esquivant sa question qui ne demandait pas de réponse. Tu sais, je n’aurais pas voulu vous quitter, te quitter, traverser le Styx sans m’être excusé auprès de toi. J’ai vraiment été con la dernière fois quand nous avons partagé notre déjeuner à la Véraison. Comment ai-je pu soutenir un fouteur de guerre qui profite du drame qu’il a provoqué au Moyen-Orient pour se remplir des poches pourtant déjà bien garnies. Une honte. Je te prie de me pardonner. J’aimerais que tu effaces cet épisode. Je préfère que nous nous souvenions de notre voyage en Espagne et de notre visite à Madrid lorsque Guernica est rentré au pays. C’était une des premières fois aussi que je goutais les bons vins de la Rioja qui accompagnent à merveille les jambons Serano et le porc Iberico. De bons moments, non ?

Sur ce, Jules pénètre dans ma chambre après avoir jeté un coup d’œil à l’intérieur pour voir s’il ne gêne pas. Il apporte une tarte au citron, pâtisserie qui est sa spécialité, héritée de son père, durant toute sa carrière de boulanger-pâtissier. Nous nous en régalions lorsque nous passions chez lui, gamins, pour jouer au Scalextric. Son père, Adrien, avait monté le circuit dans l’atelier. Je m’étais attribué la Ferrari tandis que Mario roulait en Alfa Roméo, Jules en Mercedes et Pedro en BRM. Mais qui de nous quatre était Fangio ? Jules bien entendu. Moi, j’étais Alberto Ascari.

Des éclats de voix traversent les murs. C’est à n’en pas douter notre ami Mario. Grande gueule mais cœur généreux sur la main, comme on dit. Il s’était engueulé avec l’infirmière qui lui avait reproché quoi ?  Il ne nous le dira pas mais il apporte une bouteille de Prosecco rosé bien frappé et quatre verres. Il fait sauter le bouchon et l’écume déborde arrosant avec joyeuseté la couverture de mon lit. Nous buvons à la santé de notre amitié qui a accompagné notre voyage dans le temps et nous évoquons quelques souvenirs comme les vieux peuvent le faire quand ils ne s’épanchent pas sur leurs petits maux.

Je ne peux pas m’empêcher de rappeler à Mario qu’il aurait pu devenir un fameux joueur de foot s’il avait pu canaliser son tempérament sicilien volcanique. Il aurait pu, il aurait dû devenir le Sivori, le Rivera de l’Union Saint-Gilloise. Mais son destin fut tout autre. Il s’était malheureusement fait remarquer auprès d’un arbitre qui lui avait donné une carte rouge. Et Mario, qui s’était estimé lésé, avait vu rouge de chez rouge et lui avait administré une raclée qui avait envoyé l’arbitre à l’hôpital. Mario avait été radié par l’Union Belge, interdit de foot ad vitam aeternam.

Je me sens fatigué. Mes amis s’en aperçoivent. Ils m’embrassent en me quittant tandis que l’infirmière de garde rapporte dans un vase les tulipes couleur poussin pascal. Reverrais-je mes amis ? Un jour il faut tout perdre et partir vers un exil sans retour.

Xian Vé

 

Mai 2026

 

lundi 13 avril 2026

 

ANTHIME

Je n’étais plus venu à l’hôpital Sainte-Elisabeth depuis ma naissance, dit d’emblée mon ami Pedro ajoutant que Sainte-Elisabeth a grandi en éclat. Sans doute, dis-je, mais je n’ai rien pu voir depuis mon arrivée hormis cette Chambre avec vue. Et je dépose sur ma table de nuit Cyrano de Bergerac, mon héros. Il m’accompagne depuis toujours lui qui s’est battu, avec panache contre le mensonge, la compromission, la lâcheté. Aah, j’aime. Que n’ai-je eu son courage !

Pedro explique avoir été quelque peu surpris lorsqu’il a pénétré dans le lobby. Je me croyais, ajoute-t-il, dans un hôtel quatre étoiles si pas cinq. J’exagère peut-être. Tout de même, le hall de l’hôpital n’est pas banal. Un mur est entièrement recouvert d’une peinture rouge sang au relief tourmenté comme un tableau de Bram Bogart. Un autre est totalement protégé par des plantes qui semblent bien vivantes. Mais le sont-elles vraiment ? No se. Le faux ressemble parfois au vrai. C’est tout aussi juste dans la vie professionnelle et affective. Mensonge et vérité se côtoient, n’est-ce pas ? Et que que fais-tu dans cette chambre aux couleurs délavées, ajoute mon ami un peu innocemment. Comme s’il ne le sait pas !

Je suis content et même profondément heureux de ta visite, lui dis-je oubliant sa question qui ne demandait pas de réponse. Tu sais, je n’aurais pas voulu vous quitter, te quitter, traverser le Styx sans m’être excusé auprès de toi. J’ai vraiment été con la dernière fois quand nous avons partagé notre déjeuner à la Véraison. Comment ai-je pu soutenir un fouteur de guerre qui profite du drame qu’il a provoqué au Moyen-Orient pour se remplir les poches pourtant déjà bien garnies. Une honte. Je te prie de me pardonner. J’aimerais que tu effaces cet épisode. Je préfère que nous nous souvenions de notre voyage en Espagne et de notre visite à Madrid lorsque Guernica est rentré au pays. C’était une des premières fois aussi que je goutais les bons vins de la Rioja qui accompagnent à merveille les jambons Serano et le porc Iberico. De bons moments, non ?

Sur ce, Jules pénètre dans ma chambre après avoir jeté un coup d’œil à l’intérieur pour voir s’il ne gênait pas. Il apporte une tarte au citron, pâtisserie qui était sa spécialité, héritée de son père, durant toute sa carrière de boulanger-pâtissier. Nous nous en régalions lorsque nous passions chez lui, gamins, pour jouer au Scalextric. Son père, Adrien, avait monté le circuit dans l’atelier. Je m’étais attribué la Ferrari tandis que Mario roulait en Alfa Roméo, Jules en Mercedes et Pedro en BRM. Mais qui de nous quatre était Fangio ? Jules bien entendu. Moi, j’étais Alberto Ascari.

Des éclats de voix traversent les murs. C’est à n’en pas douter notre ami Mario. Grande gueule mais cœur généreux sur la main, comme on dit. Il s’était engueulé avec l’infirmière qui lui avait reproché quoi ?  Il ne nous le dira pas mais il apporte une bouteille de Prosecco rosé bien frappé et quatre verres. Il fait sauter le bouchon et l’écume déborde arrosant avec joyeuseté la couverture de mon lit. Nous buvons à la santé de notre amitié qui a accompagné notre voyage dans le temps et nous évoquons quelques souvenirs comme les vieux peuvent le faire quand ils ne s’épanchent pas sur leurs petits maux.

Je ne peux pas m’empêcher de rappeler à Mario qu’il aurait pu devenir un fameux joueur de foot s’il avait pu canaliser son tempérament sicilien volcanique. Il aurait pu, il aurait dû devenir le Sivori, le Rivera de l’Union Saint-Gilloise. Mais son destin fut tout autre. Il s’était malheureusement fait remarquer auprès d’un arbitre qui lui avait donné une carte rouge. Et Mario, qui s’était estimé lésé, avait vu rouge de chez rouge et lui avait administré une raclée qui avait conduit l’arbitre à l’hôpital. Mario avait été radié par l’Union Belge, interdit de foot ad vitam eternam.

Je me sens fatigué. Mes amis s’en aperçoivent. Ils m’embrassent en me quittant tandis que l’infirmière de garde rapporte dans un vase les tulipes couleur poussin pascal. Reverrais-je mes amis ? Un jour il faut tout perdre et partir vers un exil sans retour.

Xian Vé

 

mercredi 25 mars 2026

 

JULES

Franchement, ce Grand Cactus n’est pas piquant du tout. Navrant. Pitoyable. J’éteins la télévision et, installé au fond de mon fauteuil crapaud, un verre de Jack Daniels à portée de main, j’ouvre un album de photos qui traine sur la table gigogne toute proche. Certaines sont en noir et blanc. Un tout petit format dentelé. D’autres sont en couleurs délavées par l’écoulement du temps. J’avais pris la plupart de ces photos d’un autre âge avec mon Pentax , cet appareil doit peut-être se trouver au fond du bahut dans mon garage. Dans une oubliette. Je ne suis pas Robert Doisneau, mon smartphone me suffit à présent. Ces photos, je les avais prises pour faire barrage à l’oubli d’une une petite vie pressentie déjà comme ne laissant aucune trace, une petite vie sans histoire.

Je m’arrête au mois de juillet 1999. Anthime avait organisé un BBQ. Notre entente cordiale datait de notre enfance en culotte courte. Anthime fut Procureur Général mais la supériorité sociale de notre ami ne nous a jamais hypnotisé.

Pour parvenir dans son beau jardin, il faut traverser le salon et la salle à manger, séparés par une porte en verre cathédral décoré de paysages printaniers. Le mobilier art-déco avait été conçu pour cette belle maison. Comme à la Villa Van Buren. Une véranda prolonge cet espace de vie. On s’y sent, encore toujours, comme dans une serre.  Elle est agrémentée, je dirais plutôt chargée de ficus, de yuccas, d’agaves, de lys de paix, d’agapanthes, etc. Dans une cage, un ara militaire. Les amours de Séraphine trop tôt disparue.

J’étais arrivé le dernier. En retard comme d’hab. Seul. Ma femme m’avait planté depuis longtemps : les copains d’abord, disait-elle, le regard furieux fond cobalt qui pouvait trépaner un interlocuteur ! Marco en célibataire endurci était toujours partant pour une journée festive bien arrosée de bons vins. Son rire clair résonnait déjà en réponse à une vanne pas bien méchante de Pedro. Lui, il était accompagné de ma sœur Phyllis, sa femme depuis trop longtemps ? Elle avait l’air de s’ennuyer, déjà. Anthime, sourire éclatant de gentillesse, m’attendait un verre de Lanson à la main tandis que Séraphine apportait quelques zakouskis supplémentaires. Du bois brûlait. Des braises se formaient. Elles attendaient la bidoche.

La lumière d’été avait été violente et cette après-midi surchauffée. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous nous étions réfugiés sous une tonnelle, sous des parasols et sous le tulipier de Virgine qui diffusait une ombre fraîche.

A l’époque de ce barbecue, il n’était pas encore réellement question de réchauffement climatique. L’on était bien plus préoccupé par l’informatique et le bug éventuel lors du passage à l’an 2000. C’est bien plus tard que la petite Greta Thumberg lancera un appel à une première grève mondiale de la jeunesse pour le climat.

Sur la photo prise par Séraphine, l’on pouvait voir Pedro habillé d’un bermuda beige et d’un t-shirt représentant Le Che. Marco itou. Ils s’étaient concertés. Un peu provocateur ? Oui, c’est certain, ils aimaient défier. Leur humour était quelquefois limite. Toujours est-il qu’Anthime marcha dans leur jeu, un peu mécontent tout de même.  Il fit remarquer à mes révolutionnaires à deux balles, toujours souriant mais d’un sourire de guimauve, qu’Ernesto, ce sal’ con, cet aristocrate bourgeois, était un assassin responsable d’exécutions massives. Ouais, basta mon ami, répliqua Marco, la prochaine fois, Pedro et moi, nous mettrons un t-shirt avec une photo d’Angela Davies. Et toi Anthime, je suppose, avec une photo de l’abbé Pierre ? Nous ne savions pas encore, pas déjà, les tourments, les souffrances physiques et morales que ce brave homme a infligés à la belle jeunesse d’alors.

Plus tard, après quelques parties de pétanque et trop de pastis, alors que nous étions tous un peu repus, Marco avait retiré ses antiques Dockside qu’il portait sans chaussettes. Ses pieds devaient avoir bien mariné, ils sentaient l’escafignon ! Comment ne pas s’en souvenir ? Heureusement, le n°5 de Séraphine et les émanations encore volatiles du charbon de bois annihilaient les effluves asphyxiantes de Marco.

Un orage intempestif nous obligea à rentrer et nous avions joué au pitchesbak et bu quelques bières jusqu’à plus d’heure.

Je referme mon album de photos. Un soupir m’échappe.

Xian Vé (avril 2026)

 

 

 

 

 


samedi 28 février 2026

 

MARIO

Jules fêtait ses derniers jours de liberté en ce début du mois de juillet 1966.  Le pôvre. Il avait été convoqué au Petit Château et désigné pour servir à la Force Navale comme secrétaire du Commandant du Godetia, navire de soutien logistique. Enfin, tout de même, il était vraiment cocu le Jules puisque la marine était son premier choix. Anthime était aux études, il servirait sa patrie plus tard avec enthousiasme ; il sera officier de réserve. Pedro toujours espagnol et anti-militariste. Moi, sicilien plus que jamais, j’avais un tempérament de feu mais aucune obligation militaire.

Ce vendredi, nous avions réservé deux tables dans l’arrière salle du gymnase situé à l’orée du bois de la Cambre. Munis de nos raquettes et de nos petites balles blanches nous avions concouru à qui sera le meilleur au ping-pong. C’est Anthime qui avait gagné et obtenu le droit de nous payer un verre et d’acquitter le prix de la location des tables. C’était convenu entre gens de bonnes factures. Et après tout, ce brave fils de bourge que nous aimions, cet ami de toujours, avait des thunes. Donc.

La petite salle a disparu. Elle a fait place au théâtre de Poche. Nous avions rangé nos raquettes et éclusé, sans contritions, quelques bières bien fraîches. Le Soleil en ce vendredi après-midi avait été très chaud, très lumineux. Nous nous étions étendus dans l’herbe fraiche parmi les quelques myosotis qui parsemaient la Plaine des Anglais, proche du gymnase, sous un ciel digne de la Côte d’Azur. Ce Midi, nous ne le connaissions que par des photos parues dans des magazines. La notoriété et les courbes généreuses de Brigitte Bardot en était la quintessence. Ensuite, enfourchant tous les quatre notre vélo, nous nous étions dirigés vers le petit ravin du bois et, comme lorsque nous étions gamins, nous l’avions dévalé et remonté à toute vitesse malgré les crevasses provoquées par le ruissellement des pluies. Le frisson n’était plus aussi intense.

Je me sers un vodka-martini, le choix de Bond, James Bond. La radio diffuse Soleil Bleu, chanson aux accents pop et reggae :  Oh, laissez-moi vivre comme je veux, Les pieds dans l'eau et la tête en feu.  

Nous nous étions retrouvés vers 19h chez Jules, dans l’arrière-boutique de la boulangerie-pâtisserie de ses parents. Ils en avaient modernisé l’espace mais la reproduction d’un tableau, l’un des Clowns tristes de Bernard Buffet, trônait toujours au-dessus de la cheminée en marbre de Mazy. Phyllis, la sœur de Jules était présente. Elle allait et venait sans but semblait-il entre la cuisine dépendante et le salon. Etait-ce pour nous aguicher ? Probablement. Le déhanchement de ses reins, le galbe de ses fesses et le sautillement joyeux de ses seins libres sous un léger chemisier ciel de Provence avaient plus d’effets sur notre libido que la profondeur de ses yeux pers.

Nous nous étions mis d’accord pour aller voir Le Bon, la Brute et le Truand programmé au cinéma Acropole de l’avenue de la Toison d’Or. Au grand désespoir d’Anthime l’intello qui avait marqué sa préférence pour Au Hazard Balthazar, film ascétique de Robert Bresson. Et il fut chiant l’intello en soufflant et soupirant tout le long de ce superbe western-spaghetti de Sergio Leone somptueusement soutenu par la musique d’Enio Morricone.

Pour terminer la soirée, après avoir dévoré un spaghetti bien arrosé d’un mauvais chianti dans une gargote italienne de la rue de Stassart, nous avions décidé d’aller danser, boire et draguer dans une boîte du square du Bastion. Vêtus de nos plus beaux atours du dimanche, blazer classique, chemise blanche et belle cravate-club, Love me please love me de Michel Polnareff nous chatouillait les oreilles et nous chantions déjà qu’il n’était pas question que les meufs déchirent nos cœurs. Qui elles ? Nous allions voir.

Le portier avait l’allure du métier. Grosses moustaches et tatouages. Un accent bruxellois à couper au couteau. Voyant Pedro, il lui avait interdit l’accès. Et là, alors que mes compères Pedro, Julles et Anthime étaient prêts à rendre les armes pour se diriger vers un endroit plus accueillant, je fus pris d’une rage irrépressible et je ne pus m’empêcher de casser la gueule de ce cerbère décervelé.

Xian Vé

 

 

vendredi 13 février 2026

 

PEDRO

Je n’avais plus vu Anthime depuis l’enterrement de Séraphine qui l’avait quitté inopinément, victime d’un cancer du pancréas décelé tardivement. Il m’attendait déjà au bar du Véraison, un restaurant espagnol boisfortois, devant un verre de cava. Le chef travaille des produits régionaux et propose des vins à base du cépage Tempranillo, cépage emblématique du pays de mes aïeux ; il donne des vins riches et complexes à la maturité précoce. Anthime avait la mine sombre, un visage automnal au seuil d’une nuit froide sans fin. C’est pour lui remonter quelque peu le moral que je l’avais invité dans ce que je considère comme une bonne maison de bouche qui propose une cuisine méridionale raffinée.

Après un repas un peu trop vite expédié nous avions tout de même dégusté un ( euh…) brandy Carlos 1 Imperial de 15 ans d’âge. Faut dire aussi que nous avions convenu de faire appel à Uber pour nous ramener sain et sauf dans nos quartiers.

Dans un premier temps, nous avions échangé des propos sans intérêt, des verbiages de vieux. La santé bien sûr. Mais avec la chaleur et les vapeurs délétères de l’alcool, sans doute ne contrôlions-nous plus tout à fait nos pensées, notre langage. Si nous partagions les mêmes vues sur l’art qu’il soit ancien, moderne et même contemporain qui animèrent un moment notre conversation, il fut cependant difficile d’esquiver nos divergences de vues pour ne pas trébucher contre elles. Anthime avait été élevé dans la foi catholique. C’est aussi un fervent royaliste, ses parents avaient soutenu Léopold 3. Il avait toujours, sans se poser trop de questions, voter pour un parti de centre-droit, dit démocratique. Mais à présent il n’était pas loin de tenir des propos xénophobes.  Il tenait aussi des avis dignes des complotistes et donnait foi aux fake-news diffusées sur les réseaux sociaux. Il avait aussi acquit la fâcheuse tendance à cautionner les agissements de personnalités politiques subventionnés par des capitaux d’hommes, de financiers que je qualifie, sans embarras, de véreux. Je ne comprennais pas, Anthime est – était - un homme d’honneur cultivé. Je lui avais alors jeté à la figure que ce genre de conversation ne m’intéressait pas le moins du monde, que je ne voulais pas l’entendre. Et nous sommes rentrés chacun de notre côté !

Anthime sait pourtant d’où je viens. J’avais des parents républicains qui venait du nord de l’Espagne. Mon père avait fait partie de la colonne Durruti avant de fuir avec son épouse l’armée de Franco et les bombardements de l’aviation nazie. Ils avaient rejoint, péniblement, malaisément Hendaye avant, quelques mois plus tard, d’émigrer vers la Belgique, à Bruxelles. Mon père y a tenu durant toute sa vie une confiserie dans le quartier de La Bascule. C’est là que nous nous sommes connus avec Jules et Mario. Les gens du quartier l ’appelait l’Espagnol. Avec mes parents j’habitais un petit appartement au-dessus du commerce. La maison a disparu au nom de la modernité et du progrès.

J’étais rentré chez moi l'esprit triste tout en me promenant dans le quartier de mon enfance, de mon adolescence. Je ne l’ai jamais quitté. Etait-ce mieux avant ? Qui a dit qu’il faut tout changer pour que rien ne change ? Mes déambulations m’amenèrent à fredonner intérieurement La Maison Bleue et Parachutiste de Maxime Leforestier avant que mes pensées nostalgiques ne voyagent vers Mai 68 à Bruxelles, qui fut bien moins violent qu’à Paris, et aux manifestations anti-guerre du Vietnam. Etait-ce mieux avant ? J’en doute, mais nous étions jeunes et enthousiastes, pleins d’espoir. Nous imaginions un lointain 21ème siècle idyllique.

Installé dans le sofa un verre de Brandy de Jerez à portée de main, vieillir n’excuse pas tout m’étais-je dit. Mais j’aurais peut-être mieux fait de cacher la poussière sous le tapis.

J’avais fermé la fenêtre du balcon car le vent s’était levé. Les arbres de l’avenue commençaient à se dépouiller de leurs feuilles emportées par un souffle venu de l’ouest. Des petites branches mortes tenaient compagnies aux feuilles qui jonchaient le sol en dalles de béton sale ; elles luisaient sous la pluie qui se déployait et uniformisait les couleurs par un rideau de larmes.

Finalement, n’avions-nous pas tous vécus dans un Sous-marin Jaune 

Xian Vé, février 2026

 

 

 

 

 

 

samedi 17 janvier 2026

 

MARIO

Nous nous étions retrouvés vers 7 h30 du matin, Jules, Anthime, Pedro et moi, sur la place Poelaert sous le soleil déjà éblouissant du solstice d’été. Assis en tailleur, à l’ombre du géant de la justice, nous y avions pris notre petit déjeuner: des croissants et du Coca Cola, enfin je crois, mais peu importe. Nous étions, avec une vingtaine d’autres jeunes, dans l’attente du car Léonard qui devait nous mener dans le pays du charbon flamand, à Beringen.

Je leur avais proposé de descendre au fond d’une mine. Mes amis n’avaient pas été particulièrement enthousiastes, ils auraient préféré une expédition dans un chouette restau montois, aux résonnances italiennes ou non. Ils avaient plutôt envie de plats sympas arrosés de vins gouleyants, de Toscane ou non. Finalement mes trois amis s’étaient ralliés à ma proposition.

Dois-je vous préciser que je suis Sicilien de naissance, de Comiso, tout comme Salvatore Adamo.  J’ai le sang chaud. Tout comme mon père Benito. Mes parents ont immigré en Belgique en juillet 1946 en réponse à l’appel du gouvernement belge de l’époque – sous le ministre Acil - qui, face à la pénurie de travailleurs belges et après avoir employé les prisonniers de guerre allemands et les inciviques, proposait du travail dans les mines de ce pays au ciel souvent charbonneux. Ma mère, mama mia, une sainte, l’avait accompagné dans cette aventure. Cet épisode n’a rien d’épique mais décida du cours de ma vie.

Benito, mon père, peinait au pays. Une terre rude et pas de travail.  Il n’y avait pas de quoi bouffer. Pour attirer l’ouvrier – il devait avoir moins de 35 ans et être en bonne santé - la Fédération du charbon avait organisé des campagnes de publicité qui masquaient un peu la réalité.  Un peu ? Mon père posa sa candidature. Elle fut retenue et il a été engagé sur le site de Marcinelle. Plus précisément au Bois du Cazier. Mon père, ce tyran que j’aimais, rital qui a supporté les quolibets et autres affichettes « interdit aux chiens et aux Italiens », l’a échappé belle grâce à une mauvaise grippe. Le drame du Bois du Cazier, qui a coûté la vie à nombre de ses amis, l’a décidé à monter à Bruxelles et à travailler comme commis dans une trattoria qu’un ami, Alberto si ma mémoire est bonne, venait d’ouvrir dans le quartier de l’Ilot Sacré. Alberto avait immigré bien avant le début de la seconde guerre mondiale. Il avait rejoint la résistance armée antifasciste durant l’occupation nazie. Bravo Alberto, bravissimo.

Quand nous sommes arrivés à la mine, notre groupe a été dirigé vers la salle des pendus où nous avons pu nous changer.  Après avoir enfilé les vêtements de circonstances et le casque muni d’une lampe, nous avons suspendu nos vêtements en hauteur comme le faisaient les mineurs. Ensuite, sous la direction d’un ancien porion, nous avons pris un ascenseur, qui, en période de travail était bondé et quasi irrespirable. Plus de 800 m dans cette cage qui tombait à vive allure. Nous nous sommes retrouvés dans une immense galerie. De là, nous avons poursuivi notre descente par échelle sur environ 100 m dans un boyau d’un mètre de diamètre. Le charbon dégoulinait de toutes parts et nous nous sommes retrouvés à l’horizontale dans des galeries de 1 m de hauteur ou, en période travail, les ouvriers s’esquintaient, se tuaient, à extraire du charbon. J’avais eu une trouille bleue. Je n’étais pas le seul !

Après une douche qui n’effaça pas la poussière anthracite qui s’était incrustée dans tous nos pores, nous sommes restés silencieux, comme tétanisés par cette expérience, cette épreuve. Oui, ce fut une épreuve.

Ce n’est qu’arrivés à Bruxelles et quelques bières à la terrasse du Roy d’Espagne que nous avons retrouvé le sourire et joué les fiers à bras alors que nous n’avions pas été loin de pisser dans notre froc.

C’était il y a environ 60 ans. La nostalgie est toujours ce qu’elle était. A présent, presque tout le site minier est toujours conservé en l’état, depuis les chevalements jusqu’aux terrils.

De cela il me reste l’amitié d’Anthime, de Jules, de Pedro et une lampe de mineur que je tiens de mon père.

Xian Vé (janvier 2026)

jeudi 25 décembre 2025

 

JULES

Non, je ne suis pas le descendant de Jupiter. Et ma sœur Phyllis n’est pas née princesse de Thrace. Va savoir pourquoi nos parents nous avaient affublés de ces prénoms glorieux !

Ma sœur ainée – Phyllis donc - et moi nous sommes nés à Coxyde, sur la côte encore Belge – peut-on encore dire Coxyde et non Koksijde ? -   Perso, je suis né en 1947, en fait comme mon ami Anthime - drôle de prénom m’étais-je dit lors de notre première rencontre - nous sommes copains depuis toujours. Enfin, plus précisément depuis la rentrée en première année primaire à l’école Marcel Van Hemelen, avenue Montjoie. L’école jouxtait l’église du Saint-Rosaire, ou, comme Anthime, j’y ai fait ma communion privée, ma communion solennelle et ma confirmation. Belles occasions pour recevoir des cadeaux. Notamment une belle montre de marque Pontiac - tic tac - que j’ai reçu de mon parrain Eugène qui ne vendait pas des frites. L’école – catholique bien entendu - était dotée d’une cour supérieure qui communiquait avec la salle de gym et d’une cour inférieure réservée aux grands des quatrième, cinquième et sixième. On y jouait au foot avec une balle de tennis. Trois corners – ne dit-on pas « coup de coin » à présent sous l’influence de la France, cette grande sœur- étaient synonyme d’un penalty ; on dit coup de réparation à présent, toujours sous l’influence de notre grande sœur du sud. C’était en 1953. La guerre de Corée venait de se terminer. La Corée ? Je ne savais pas où ce pays se situait. La peur avait été présente. Mes parents avaient fait des provisions de café vert, de farine, de sucre et de sel. Ils répétèrent cette action précautionneuse en 1962 – je m’en souviens très bien – lors de la crise de Cuba. Le monde tremblait. Avec Anthime j’écoutais Salut les copains sur Europe 1 : nous étions amoureux de Françoise Hardy qui allait seule dans les rues l’âme en peine. Ce n’est que qu’en 56 que nous avons fait la connaissance de Mario et en 57 de Pedro. Ils nous ont rejoints à l’école d’abord, à la plaine des Anglais du bois de la Cambre ensuite ; nous allions y jouer au foot. Perso, j’étais un fervent supporter de l’Union et cela même lorsque le club de mon coeur a dégringolé de divisons en divisions avant de remonter à la surface ; aujourd’hui on parlerait de remontada. Pedro, c’était un fervent admirateur du Barça et particulièrement de Ramon Villaverde bien qu’il était Urugayen. Il m’a toujours semblé que Pedro, depuis tout jeune, trainait un problème qui le perturbait mentalement influençant ses capacités physiques et intellectuelles. Mario, un peu bagarreur, soutenait le Milan AC. Il ne manquait pas, à toutes occasions, d’arborer les couleurs de son club.

Mes parents tenaient une boulangerie-pâtisserie à La Bascule. Maman, Marleen, servait au magasin, papa, Adriaen - devenu Adrien lorsqu’ils s’installèrent à Uccle - était en atelier. Papa avait la réputation d’être une excellent artisan-pâtissier dont la spécialité était, m’a rappelé plus tard Anthime qui mémorisait tout, la tarte aux citrons. Mes parents s‘étaient mariés devant l’échevin de l’état civil de Coxyde et surtout, surtout, devant monsieur le curé de l’église Notre-Dame des Dunes. Leurs débuts à Bruxelles furent difficiles - perso je ne l’avais jamais remarqué, j’étais gâté mais pas trop pourri. Papa, avec l’aide de maman- très bonne catholique mais avant tout très bonne commerçante- les affaires fructifièrent rapidement : ils purent acheter le bâtiment à trois étages, dont nous occupions le rez-de-chaussée, et y apporter des améliorations, le confort moderne.

J’avais un chat noir : Othello, un nom suggéré par mon pater. Je l’avais reçu tout petit Othello, c’était un jouet qui aimait s'amuser comme la plupart des chatons.  Anthime, lui, avait un ara. En fait, c’est son père, monsieur Lestrade, qui avait recueilli cet oiseau. Il était tombé amoureux de ce grand perroquet aux couleurs vives lors de l’un de ses voyages en Amérique du sud - de ces voyages dont il donna le goût à son fils Anthime. L’ara est connu pour sa longue queue, son bec puissant, son intelligence et sa sociabilité. Perso, je ne le trouvais pas spécialement sociable.

Xian Vé (décembre 2025)

 

 


jeudi 4 décembre 2025

 

ANTHIME 

Anthime est né des amours d’Emile et d’Eva. Emile, après avoir été prisonnier de guerre, avait poursuivi ses études d’avocat et avait obtenu son diplôme sans coup férir. La clientèle d’Emile était surtout composée de couples qui souhaitaient rédiger un contrat de mariage ou, par contre, après quelques années d’une expérience malheureuse, souhaitaient mettre par écrit les termes d’une séparation en bonne et due forme. Rien de prestigieux mais cela lui permettait tout de même de donner une vie confortable à sa femme et à son fils. Emile avait été très amoureux d’Eva tout au long des années d’une vie pleine mais sans souci, sans soubresaut, peut-être un peu monotone. Cependant Emile et Eva semblaient heureux. Et cela, Anthime l’avait ressenti constamment durant toute son enfance, son adolescence, sa vie. Eva, c’était une bonne flamande née dans la région de Nazareth, près de Gand. Elle avait été Mère au foyer. Profondément catholique, quasi bigote, elle n’avait pu qu’approuver son mari qui avait décidé du choix du prénom de son fils – il fallait que ce fût un fils - dès avant sa naissance. Ce prénom, fortement lié à l'histoire chrétienne et popularisé par Saint Anthime, martyr du IVe siècle, est connu pour sa dévotion et son courage. Bon, nous voilà fixé ! Mais malgré la dévotion qu’il portait à ses parents, et à cause de cela, Anthime qui n’aimait pas son prénom n’en changea jamais.

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La lune pleine diffusait une lumière froide à travers les vitres des fenêtres du salon. Elle était filtrée par les rideaux en tulle suspendus au rail en acier qui longeait le haut de la fenêtre. Le passant, le curieux, pouvait saisir l’intérieur de l’appartement d’Anthime Lestrade situé au rez-de-chaussée de sa maison Art-Déco avenue Bel-Air, perpendiculaire à la chaussée de Waterloo dans le quartier de La Bascule. Ce lieu-dit, il ne l’a jamais quitté.

Anthime, installé dans son fauteuil Stressless Magic, un verre de Jack Daniels à portée de main sur le guéridon encombré d’un cendrier quasi plein de mégots ; il avait recommencé à fumer depuis le décès de sa très chère Séraphine. Il regardait la télévision. Un reportage sur la Namibie qui s’attachait au mode de vie des Ovambos, peuple bantou. Anthime avait beaucoup voyagé. C’était une passion. Découvrir des lieux. Etait-ce dû à son père fervent adepte de la Grèce antique mais pas seulement. Découvrir des cultures autres que celle qui est la nôtre, disait-il, soi-disant la plus appropriée pour tout un chacun, ne manquait-il pas d’ajouter. Pour notre portefeuille, oui, notre confort, notre bien-être, continuait-il, mais aux dépens de civilisations riches de tout un passé que nous, occidentaux bien-pensants nous avons tenté de détruire en imposant nos critères. Voilà, qui semblait à Anthime pour le moins « donneur de leçon ». Et puis, le monde ne changeait-il pas ?

A septante-huit ans Anthime ne se sentait plus la force – l’envie, oui peut-être – de faire de longs voyages. Même dans des conditions de confort optimales. Et puis, sa femme, Séraphine, était décédée quelques mois plus tôt d’un cancer du pancréas décelé trop tard. Or, c’était elle qui planifiait les voyages. Séraphine, Séraf comme il l’appelait tendrement, lui manquait beaucoup. Et plus encore.

Le reportage télé arrivait à sa fin et la pub envahissait déjà l’écran. Anthime consulta sa montre bracelet et vérifia l’heure sur son smartphone. Il éteignit sa Gitanes filtre et finit son verre de Jack Daniels avant de se décider ; il était temps de rejoindre ses pénates. 

Sa chambre donnait sur un petit jardin agrémenté d’un tulipier de Virginie aux couleurs flamboyantes durant certaines périodes de l’année. Superbe disait les invités. Encombrant dans mon petit jardin tout en profondeur rétorquait Anthime qui ajoutait que les racines sont particulièrement envahissantes. Mais il tenait à le conserver, il l’avait planté lui-même cinquante ans plutôt lorsqu’il avait acheté la maison.

Anthime baissa les volets et ferma les tentures isolantes antifroid. Avec l’âge et à présent seul, il était devenu très frileux et ne pouvait plus se passer d’un pyjama molletonné.  Alors qu’il y a quelques mois encore il se passait de tout vêtement de nuit !

Il éteignit la lumière. Le guide de voyage qu’il tenait à la main glissa sur le sol.

Xian Vé

 

 

 

 

    LES COPAINS D’ABORD   Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait l'quart C'est elle qui leur montra...