LES COPAINS D’ABORD
Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait l'quart
C'est elle qui leur montrait le nord
Et quand ils étaient en détresse, qu'leurs
bras lançaient des S.O.S
On aurait dit des sémaphores, les copains
d'abord
ANTHIME
La
lune pleine diffuse une lumière froide à travers les vitres des fenêtres du
salon. Elle est filtrée par les rideaux en tulle suspendus au rail en acier qui
longe le haut de la fenêtre. Le passant, le curieux, peut saisir l’intérieur de
mon appartement situé au rez-de-chaussée de ma maison Art-Déco avenue Bel-Air,
avenue perpendiculaire à la chaussée de Waterloo dans le quartier de La
Bascule. Ce lieu-dit, je ne l’ai jamais quitté, je ne le quitterai jamais.
Installé
dans mon fauteuil Stressless Magic, un verre de Jack Daniels à portée de main
sur le guéridon encombré d’un cendrier quasi plein de mégots, j’ai recommencé à
fumer depuis le décès de ma très chère et tendre Séraphine. Je regarde la RTBF.
La Une diffusait un reportage sur la Namibie, plus précisément sur le mode de
vie des Ovambos, un peuple bantou. J’ai beaucoup voyagé. C’était une passion.
Découvrir des lieux. Peut-être était-ce dû à mon père fervent adepte de la
Grèce antique mais pas seulement. Découvrir des cultures autres que la nôtre,
disait-il, soi-disant la plus appropriée pour tout un chacun, ne manquait-il
pas d’ajouter. Pour notre portefeuille, oui, notre confort, notre bien-être,
continuait-il, mais aux dépens de civilisations riches de tout un passé que
nous, Occidentaux bien-pensants nous avons tenté de détruire en imposant nos
critères. Voilà, mon pauvre papa, qui me semble encore toujours pour le moins donneur
de leçon. Et puis, le monde change, non ?
Mon
père, Emile, après avoir été prisonnier de guerre, avait poursuivi ses études
d’avocat et avait obtenu son diplôme sans coup férir. La clientèle de mon père
était surtout composée de couples qui souhaitaient rédiger un contrat de
mariage ou, qui après quelques années d’une expérience malheureuse,
souhaitaient mettre par écrit les termes d’une séparation en bonne et due
forme. Rien de prestigieux mais cela lui permettait tout de même de nous
assurer une vie confortable. Mes parents semblaient avoir eu, tout au long des
années de leur mariage, une vie pleine d’amour. Sans souci majeur, sans
soubresaut, elle coulait gentiment vers l’aval.
Je l’ai ressenti constamment avec bonheur durant toute mon enfance, mon
adolescence, ma vie.
Eva,
maman, était une bonne flamande née dans la région de Nazareth, près de Gand. Mère
au foyer. Profondément catholique, quasi bigote, elle ne pouvait
qu’approuver papa qui avait décidé du choix du prénom de son fils, de mon
prénom – il fallait que ce fût un fils - dès avant ma naissance. J’appris que
ce prénom était fortement lié à
l'histoire chrétienne et popularisé par Saint Anthime, martyr du IVe siècle,
connu pour sa dévotion et son courage face aux persécutions. C’est une figure
emblématique de la foi chrétienne. A cause de l’amour, de la gratitude pour
leur amour que je portais à mes parents, ce prénom singulier que je n’aimais
pas, je n’en changeai jamais.
J’ai
78 ans. Séraphine, ma tendre épouse est décédée il y a quelques mois. Un cancer
du pancréas décelé trop tard. Elle me manque extrêmement. Par bonheur j’ai des
amis. Je les connais depuis l’école primaire. Jules, Pédro et Mario. Je peux
compter sur leur soutien indéfectible.
Le
reportage télé arrive à sa fin et la pub envahit déjà l’écran. J’ai
machinalement consulté ma montre bracelet et vérifié l’heure sur son
smartphone. J’ai écrasé ma Gitanes filtre et fini mon verre de Jack
Daniels ; il est temps de rejoindre ses pénates.
Ma
chambre donne sur un petit jardin agrémenté d’un tulipier de Virginie aux
couleurs flamboyantes durant certaines périodes de l’année. Superbe disent
toujours mes amis, ces très chers Jules, Mario et Pedro. Encombrant dans mon
petit jardin tout en profondeur rétorqué-je en ajoutant que les racines en sont
particulièrement envahissantes. Mais je tiens à le conserver, je l’ai planté il
y a cinquante ans lorsque j’ai acheté la maison.
J’ai
baissé les volets et fermé les tentures isolantes antifroid. Avec l’âge et à
présent seul, je suis devenu très frileux et ne peux plus me passer d’un pyjama
molletonné alors qu’il y a quelques mois encore je me passais de tout
vêtement de nuit !
J’ai
éteint la lumière. Le guide de voyage que je tenais en main a glissé sur le
sol.
JULES
Non, je ne
suis pas le descendant de Jupiter. Et ma sœur Phyllis n’est pas née princesse
de Thrace. Va savoir pourquoi nos parents nous avaient affublés de ces prénoms
glorieux !
Ma sœur
ainée – Phyllis donc - et moi, nous sommes nés à Coxyde, sur la côte encore belge
– peut-on encore dire Coxyde et non Koksijde ? - Perso,
j’ai vu le jour en 1947, comme mon ami Anthime - drôle de prénom m’étais-je dit
lors de notre première rencontre. Nous sommes copains depuis toujours. Enfin,
plus précisément depuis la rentrée en première année primaire à l’école Marcel
Van Hemelen, avenue Montjoie. L’école jouxtait l’église du Saint-Rosaire, ou,
comme Anthime, j’y ai fait ma communion privée, ma communion solennelle et ma
confirmation. Belles occasions pour recevoir des cadeaux. Notamment une belle
montre de marque Pontiac - tic tac - que j’ai reçue de mon parrain Eugène qui
ne vendait pas des frites. L’école – catholique bien entendu - était dotée
d’une cour supérieure qui communiquait avec la salle de gym et d’une cour inférieure
réservée aux grands des quatrième, cinquième et sixième. On y
jouait au foot avec une balle de tennis. Trois corners – ne dit-on pas
« coup de coin » à présent sous l’influence de la France, cette
grande sœur- étaient synonymes d’un penalty ; on dit coup
de réparation à présent, toujours sous l’influence de
notre grande sœur du sud. C’était en 1953. La guerre de Corée venait de se
terminer. La Corée ? Je ne savais pas où ce pays se situait. La peur avait
été présente. Mes parents avaient fait des provisions de café vert, de farine,
de sucre et de sel. Ils répétèrent cette action précautionneuse en 1962 – je
m’en souviens très bien – lors de la crise de Cuba. Le monde tremblait. Avec
Anthime j’écoutais Salut les copains sur Europe 1 : nous
étions amoureux de Françoise Hardy qui allait seule dans les rues l’âme
en peine. Ce n’est qu’en 56 que nous avons fait la connaissance de Pedro et
en 57 de Mario. Ils nous ont rejoints à l’école d’abord, à la plaine des
Anglais du bois de la Cambre ensuite ; nous allions y jouer au foot. Perso,
j’étais un fervent supporter de l’Union et cela même lorsque le club de mon
coeur a dégringolé de division en division avant de remonter à la
surface ; aujourd’hui on parlerait de remontada. Pedro,
c’était un fervent admirateur du Barça et particulièrement de Ramon Villaverde
bien qu’il fût Urugayen. Il m’a toujours semblé que Pedro, depuis tout jeune,
trainait un problème qui le perturbait mentalement influençant ses capacités
physiques et intellectuelles. Mario, un peu bagarreur, soutenait le Milan AC.
Il ne manquait pas, à toutes occasions, d’arborer les couleurs de son club.
Mes parents
tenaient une boulangerie-pâtisserie à La Bascule. Maman, Marleen, servait au
magasin, papa, Adriaen - devenu Adrien lorsqu’ils s’installèrent à Uccle -
était en atelier. Papa avait la réputation d’être un excellent
artisan-pâtissier dont la spécialité était, m’a rappelé plus tard Anthime qui
mémorisait tout, la tarte au citron. Mes parents s‘étaient mariés devant
l’échevin de l’état civil de Coxyde et surtout, surtout, devant monsieur le
curé de l’église Notre-Dame des Dunes. Leurs débuts à Bruxelles furent
difficiles - perso je ne l’avais jamais remarqué, j’étais gâté mais pas trop
pourri. Grâce au travail de papa et avec l’aide de maman- très bonne catholique
mais avant tout très bonne commerçante- les affaires fructifièrent
rapidement : ils purent acheter le bâtiment à trois étages, dont nous
occupions le rez-de-chaussée, et y apporter des améliorations, le confort
moderne.
J’avais un
chat noir : Othello, un nom suggéré par mon pater. Je l’avais reçu tout
petit Othello, c’était un jouet qui aimait s’amuser comme la
plupart des chatons. Anthime, lui, avait un ara. En fait, c’est son père,
monsieur Lestrade, qui avait recueilli cet oiseau. Il était tombé amoureux de
ce grand perroquet aux couleurs vives lors de l’un de ses voyages en Amérique
du sud - de ces voyages dont il donna le goût à son fils Anthime. L’ara est
connu pour sa longue queue, son bec puissant, son intelligence et sa
sociabilité. Perso, je ne le trouvais pas spécialement sociable.
MARIO
Nous nous étions retrouvés
vers 7h30 du matin, Jules, Anthime, Pedro et moi, sur la place Poelaert sous le
soleil déjà éblouissant du solstice d’été. Assis en tailleur, à l’ombre du
géant de la justice, nous y avions pris notre petit-déjeuner : des
croissants et du Coca Cola, enfin, je crois, mais peu importe. Nous étions,
avec une vingtaine d’autres jeunes, dans l’attente du car Léonard qui devait
nous mener dans le pays du charbon flamand, à Beringen.
Je leur avais proposé de
descendre au fond d’une mine. Mes amis n’avaient pas été particulièrement
enthousiastes, ils auraient préféré une expédition dans un chouette restau
montois, aux résonnances italiennes ou non. Ils avaient plutôt envie de plats
sympas arrosés de vins gouleyants, de Toscane ou non. Finalement, mes trois
amis s’étaient ralliés à ma proposition.
Dois-je vous préciser que
je suis Sicilien de naissance, de Comiso, tout comme Salvatore Adamo. J’ai le
sang chaud. Tout comme mon père Benito. Mes parents ont immigré en Belgique en
juillet 1946 en réponse à l’appel du gouvernement belge de l’époque - sous le
ministre Acil – qui, face à la pénurie de travailleurs belges et après avoir
employé les prisonniers de guerre allemands et les inciviques, proposait du
travail dans les mines de ce pays au ciel souvent charbonneux. Ma mère, mama
mia, une sainte, l’avait accompagné dans cette aventure. Cet épisode n’a rien
d’épique mais décida du cours de ma vie.
Benito, mon père, peinait
au pays. Une terre rude et pas de travail. Il n’y avait pas de quoi bouffer.
Pour attirer l’ouvrier – il devait avoir au moins 35 ans et être en bonne santé
– la Fédération du charbon avait organisé des campagnes de publicité qui
masquaient un peu la réalité. Un peu ? Mon père posa sa candidature. Elle
fut retenue et il a été engagé sur le site de Marcinelle. Plus précisément au
Bois du Cazier. Mon père, ce tyran que j’aimais, rital qui a supporté les
quolibets et autres affichettes « interdit aux chiens et aux
Italiens », l’a échappé belle grâce à une mauvaise grippe. Le drame du
Bois du Cazier, qui a coûté la vie à nombre de ses amis, l’a décidé à monter à
Bruxelles et à travailler comme commis dans la trattoria qu’un ami, Alberto si
ma mémoire est bonne, venait d’ouvrir dans le quartier de l’Ilot Sacré. Alberto
avait immigré bien avant le début de la seconde guerre mondiale. Il avait
rejoint la résistance armée antifasciste durant l’occupation nazie. Bravo
Alberto, bravissimo.
Quand nous sommes arrivés
à la mine, notre groupe a été dirigé vers la salle des pendus où nous avons pu
nous changer. Après avoir enfilé les vêtements de circonstances et le casque
muni d’une lampe, nous avons suspendu nos vêtements en hauteur comme le faisaient
les mineurs. Ensuite, sous la direction d’un ancien porion, nous avons pris un
ascenseur, qui ; en période de travail était bondé et quasi irrespirable.
Plus de 800 m dans cette cage qui tombait à vive allure. Nous nous sommes
retrouvés dans une immense galerie. De là, nous avons poursuivi notre descente
par une échelle sur environ 100 m dans un boyau d’un mètre de diamètre. Le
charbon dégoulinait de toutes parts et nous nous sommes retrouvés à
l’horizontale dans des galeries de 1 m de hauteur ou, en période de travail,
les ouvriers s’esquintaient, se tuaient, à extraire du charbon pour notre
bien-être. J’avais eu une trouille bleue. Je n’étais pas le seul !
Après une douche qui
n’effaça pas la poussière anthracite qui s’était incrustée dans tous nos pores,
nous sommes restés silencieux, comme tétanisés par cette expérience, cette
épreuve. Oui, ce fut une épreuve.
Ce n’est qu’arrivé à
Bruxelles et après quelques bières à la terrasse du Roy d’Espagne que nous
avons retrouvé notre sourire et joué les fiers à bras alors que nous n’avions
pas été loins de pisser dans notre froc.
C’était environ il y a 60
ans. La nostalgie est toujours ce qu’elle était. A présent, presque tout le
site minier est toujours conservé en l’état, depuis les chevalements jusqu’aux
terrils.
De cela, il me reste
l’amitié d’Anthime, de Jules, de Pedro et une lampe de mineur que je tiens de
mon père.
PEDRO
Je n’avais
plus vu Anthime depuis l’enterrement de Séraphine qui l’avait quitté
inopinément, victime d’un cancer du pancréas décelé tardivement. Il m’attendait
déjà au bar du Véraison, un restaurant espagnol boisfortois, devant un verre de
cava. Le chef travaille des produits régionaux et propose des vins à base du
cépage Tempranillo, cépage emblématique du pays de mes aïeux ; il donne
des vins riches et complexes à la maturité précoce. Anthime avait la mine
sombre, un visage automnal au seuil d’une nuit froide sans fin. C’est pour lui
remonter quelque peu le moral que je l’avais invité dans ce que je considère
comme une bonne maison de bouche qui propose une cuisine méridionale raffinée.
Après un
repas un peu trop vite expédié nous avions tout de même dégusté un
(euh…)
brandy Carlos 1 Imperial de 15 ans d’âge. Faut dire aussi que nous avions
convenu de faire appel à Uber pour nous ramener sains et saufs dans nos
quartiers.
Dans un
premier temps, nous avions échangé des propos sans intérêt, des verbiages de
vieux. La santé bien sûr. Mais avec la chaleur et les vapeurs délétères de
l’alcool, sans doute ne contrôlions-nous plus tout à fait nos pensées, notre
langage. Si nous étions globalement d’accord sur l’art
qu’il soit ancien, moderne et même contemporain qui fut un moment l’objet de
notre conversation, sur d’autres sujets il nous fut cependant difficile
d’esquiver nos divergences de vues pour éviter de trébucher sur elles.
Anthime
avait été élevé dans la foi catholique. C’est aussi un fervent royaliste, ses
parents avaient soutenu Léopold III. Sans se poser trop de questions il avait
toujours voté pour un parti de centre-droit, dit démocratique. Mais à présent
il n’était pas loin de tenir des propos xénophobes. Il exprimait
aussi des avis dignes des complotistes et prêtait foi aux fake-news diffusées
sur les réseaux sociaux. Il avait aussi acquis une fâcheuse tendance à
cautionner les agissements de personnalités politiques subventionnés par des
capitaux, de financiers que je qualifie, sans embarras, de véreux. Je ne
comprends pas, Anthime est – était - un homme d’honneur cultivé. Je lui avais
alors jeté à la figure que ce genre de conversation ne m’intéressait pas le
moins du monde, que je ne voulais pas l’entendre. Et nous sommes rentrés chacun
de notre côté !
Anthime
sait pourtant d’où je viens. J’avais des parents républicains natifs du nord de
l’Espagne. Mon père avait fait partie de la colonne Durriti avant
de fuir avec son épouse l’armée de Franco et les bombardements de l’aviation
nazie. Ils avaient rejoint, péniblement, malaisément Hendaye avant, quelques
mois plus tard, d’émigrer vers la Belgique, à Bruxelles. Mon père y a tenu
durant toute sa vie une confiserie dans le quartier de La Bascule. C’est là que
nous nous sommes connus avec Jules et Mario. Les gens du quartier l
’appelait l’Espagnol. Avec mes parents j’habitais un petit
appartement au-dessus du commerce. La maison a disparu au nom de la modernité
et du progrès.
J’étais
rentré chez moi l'esprit triste tout en me promenant dans le quartier de mon
enfance, de mon adolescence. Je ne l’ai jamais quitté. Etait-ce mieux
avant ? Qui a dit qu’il faut tout changer pour que rien ne change ?
Mes déambulations m’amenèrent à fredonner intérieurement La Maison
Bleue et Parachutiste de Maxime Leforestier avant que
mes pensées nostalgiques ne voyagent vers Mai 68 à Bruxelles, qui fut bien
moins violent qu’à Paris, et aux manifestations anti-guerre du Vietnam.
Etait-ce mieux avant ? J’en doute, mais nous étions jeunes et enthousiastes,
pleins d’espoir. Nous imaginions un lointain 21ème siècle
idyllique.
Installé
dans le sofa un verre de Brandy de Jerez à portée de main, vieillir n’excuse
pas tout m’étais-je dit. Mais j’aurais peut-être mieux fait de cacher la
poussière sous le tapis.
J’avais
fermé la fenêtre du balcon car le vent s’était levé. Les arbres de l’avenue
commençaient à se dépouiller de leurs feuilles emportées par un souffle venu de
l’ouest. Des petites branches mortes tenaient compagnies aux feuilles qui
jonchaient le sol en dalles de béton sale ; elles luisaient sous la pluie
qui se déployait et uniformisait les couleurs par un rideau de larmes.
Finalement,
n’avions-nous pas tous vécus dans un Sous-marin Jaune ?
MARIO
Jules
fêtait ses derniers jours de liberté en ce début du mois de juillet 1966. Le pôvre. Il avait été convoqué au
Petit Château et désigné pour servir à la Force Navale comme secrétaire du
Commandant du Godetia, navire de soutien logistique. Enfin, tout de
même, il était vraiment cocu le Jules puisque la marine était son premier
choix. Anthime était aux études, il servirait sa patrie plus tard avec
enthousiasme ; il serait officier de réserve. Pedro toujours espagnol et
antimilitariste. Moi, sicilien plus que jamais, j’avais un tempérament de feu
mais aucune obligation militaire.
Ce
vendredi, nous avions réservé deux tables dans l’arrière salle du gymnase situé
à l’orée du bois de la Cambre. Munis de nos raquettes et de nos petites balles
blanches nous avions concouru à qui serait le meilleur au ping-pong. C’est
Anthime qui avait gagné et obtenu le droit de nous payer un verre et
d’acquitter le prix de la location des tables. C’était convenu entre gens de
bonne facture. Et après tout, ce brave fils de bourge que nous aimions, cet ami
de toujours, avait des thunes. Donc.
La
petite salle a disparu. Elle a fait place au théâtre de Poche. Nous avions
rangé nos raquettes et éclusé, sans contrition, quelques bières bien fraîches.
Le soleil en ce vendredi après-midi avait été très chaud, très lumineux. Nous
nous étions étendus dans l’herbe fraiche parmi les quelques myosotis qui
parsemaient la Plaine des Anglais, proche du gymnase, sous un ciel digne de la
Côte d’Azur. Ce Midi, nous ne le connaissions que par des photos parues dans
des magazines. La notoriété et les courbes généreuses de Brigitte Bardot en
était la quintessence. Ensuite, enfourchant tous les quatre notre vélo, nous
nous étions dirigés vers le petit ravin du bois et, comme lorsque nous étions
gamins, nous l’avions dévalé et remonté à toute vitesse malgré les crevasses
provoquées par le ruissellement des pluies. Le frisson n’était plus aussi
intense.
Je
me sers un vodka-martini, le choix de Bond, James Bond. La radio diffuse Soleil
Bleu, chanson aux accents pop et reggae : Oh,
laissez-moi vivre comme je veux, Les pieds dans l'eau et la tête en feu.
Nous
nous étions retrouvés vers 19h chez Jules, dans l’arrière-boutique de la
boulangerie-pâtisserie de ses parents. Ils en avaient modernisé l’espace mais
la reproduction d’un tableau, l’un des Clowns tristes de Bernard Buffet,
trônait toujours au-dessus de la cheminée en marbre de Mazy. Phyllis, la sœur
de Jules était présente. Elle allait et venait, sans but semblait-il, entre la
cuisine dépendante et le salon. Etait-ce pour nous aguicher ? Probablement.
Le déhanchement de ses reins, le galbe de ses fesses et le sautillement joyeux
de ses seins libres sous un léger chemisier ciel de Provence avaient plus
d’effet sur notre libido que la profondeur de ses yeux pers.
Nous
nous étions mis d’accord pour aller voir Le Bon, la Brute et le Truand
programmé au cinéma Acropole de l’avenue de la Toison d’Or. Au grand désespoir
d’Anthime l’intello qui avait marqué sa préférence pour Au Hazard Balthazar,
film ascétique de Robert Bresson. Et il fut chiant l’intello en soufflant et
soupirant tout le long de ce superbe western-spaghetti de Sergio Leone
somptueusement soutenu par la musique d’Ennio Morricone.
Pour
terminer la soirée, après avoir dévoré un spaghetti bien arrosé d’un mauvais
chianti dans une gargote italienne de la rue de Stassart, nous avions décidé
d’aller danser, boire et draguer dans une boîte du square du Bastion. Vêtus de
nos atours du dimanche, blazer classique, chemise blanche et belle
cravate-club, Love me please love me de Michel Polnareff nous
chatouillait les oreilles et nous chantions déjà qu’il n’était pas question que
les meufs déchirent nos cœurs. Qui elles ? Nous allions voir.
Le
portier avait l’allure du métier. Grosses moustaches et tatouages. Un accent
bruxellois à couper au couteau. Voyant Pedro et son facies du sud, il lui avait
interdit l’accès. Et là, alors que mes compères Pedro, Jules et Anthime étaient
prêts à rendre les armes pour se diriger vers un endroit plus accueillant, je
fus pris d’une rage irrépressible et je ne pus m’empêcher de casser la gueule
de ce cerbère décervelé.
JULES
Franchement, ce Grand
Cactus n’est pas piquant du tout. Navrant. Pitoyable. J’éteins la
télévision et, installé au fond de mon fauteuil crapaud, un verre de Jack
Daniels à portée de main, j’ouvre un album de photos qui traine sur la table
gigogne toute proche. Certaines sont en noir et blanc. Un tout petit format
dentelé. D’autres sont en couleurs délavées par l’écoulement du temps. J’avais
pris la plupart de ces photos d’un autre âge avec mon Pentax, cet appareil doit
peut-être se trouver au fond du bahut dans mon garage. Dans une oubliette. Je
ne suis pas Robert Doisneau, mon
smartphone me suffit à présent. Ces photos, je les avais prises pour faire
barrage à l’oubli d’une une petite vie pressentie déjà comme ne laissant aucune
trace, une petite vie sans histoire.
Je m’arrête au mois de
juillet 1999. Anthime avait organisé un BBQ. Notre entente cordiale datait de
notre enfance en culotte courte. Anthime fut Procureur Général mais la
supériorité sociale de notre ami ne nous a jamais hypnotisés.
Pour parvenir dans son
beau jardin, il faut traverser le salon et la salle à manger, séparés par une
porte en verre cathédrale décoré de paysages printaniers. Le mobilier art-déco
avait été conçu pour cette belle maison. Comme à la Villa Van Buren. Une
véranda prolonge cet espace de vie. On s’y sent, encore toujours, comme dans
une serre. Elle est agrémentée, je
dirais plutôt chargée de ficus, de yuccas, d’agaves, de lys de paix,
d’agapanthes, etc. Dans une cage, l’ara militaire. Les amours de Séraphine trop
tôt disparue.
J’étais arrivé le dernier.
En retard comme d’hab. Seul. Ma femme m’avait planté depuis longtemps :
les copains d’abord, disait-elle, le regard furieux fond cobalt qui
pouvait trépaner un interlocuteur ! Marco en célibataire endurci était toujours
partant pour une journée festive bien arrosée de bons vins. Son rire clair
résonnait déjà en réponse à une vanne pas bien méchante de Pedro qui était
accompagné de ma sœur Phyllis, sa femme depuis trop longtemps ? Elle avait
l’air de s’ennuyer, déjà. Anthime, sourire éclatant de gentillesse, m’attendait
un verre de Lanson à la main tandis que Séraphine apportait quelques zakouskis
supplémentaires. Du bois brûlait. Des braises se formaient. Elles attendaient
la bidoche.
La lumière d’été avait été
violente et cette après-midi surchauffée. Je m’en souviens comme si c’était
hier. Nous nous étions réfugiés sous une tonnelle, sous des parasols et sous le
tulipier de Virgine qui diffusait une ombre fraîche.
A l’époque de ce barbecue,
il n’était pas encore réellement question de réchauffement climatique. L’on
était bien plus préoccupé par l’informatique et le bug éventuel lors du passage
à l’an 2000. C’est bien plus tard que la petite Greta Thumberg lancera un appel
à une première grève mondiale de la jeunesse pour le climat.
Sur la photo prise par
Séraphine, l’on pouvait voir Pedro habillé d’un bermuda beige et d’un t-shirt
représentant Le Che. Marco itou. Ils s’étaient concertés. Un peu
provocateur ? Oui, c’est certain, ils aimaient défier. Leur humour était
quelquefois limite. Toujours est-il qu’Anthime marcha dans leur jeu, un peu
mécontent tout de même. Il fit remarquer
à mes révolutionnaires à deux balles, toujours souriant mais d’un sourire de
guimauve, qu’Ernesto, ce sal’ con, cet aristocrate bourgeois, était un assassin
responsable d’exécutions massives. Ouais, basta mon ami, répliqua Marco, la
prochaine fois, Pedro et moi, nous mettrons un t-shirt avec une photo d’Angela
Davies. Et toi Anthime, je suppose, avec une photo de l’abbé Pierre ? Nous
ne savions pas encore, pas déjà, les tourments, les souffrances physiques et
morales que ce brave homme a infligés à la belle jeunesse d’alors.
Plus tard, après quelques
parties de pétanque et trop de pastis, alors que nous étions tous un peu repus,
Marco avait retiré ses antiques Dockside qu’il portait sans chaussettes. Ses
pieds devaient avoir bien mariné, ils sentaient l’escafignon ! Comment ne
pas s’en souvenir ? Heureusement, le n°5 de Séraphine et les émanations
encore volatiles du charbon de bois annihilaient les effluves asphyxiantes de
Marco.
Un orage intempestif nous
obligea à rentrer et nous avions joué au pitchesbak et bu quelques
bières jusqu’à plus d’heure.
Je referme mon album de
photos. Un soupir m’échappe.
ANTHIME
Je n’étais plus venu à
l’hôpital Sainte-Elisabeth depuis ma naissance, dit d’emblée mon ami Pedro
ajoutant que Sainte-Elisabeth a grandi en éclat. Sans doute, dis-je, mais je
n’ai rien pu voir depuis mon arrivée hormis cette Chambre avec vue. Et
je dépose sur ma table de nuit Cyrano de Bergerac, mon héros. Il m’accompagne
depuis toujours lui qui s’est battu, avec panache contre le mensonge, la
compromission, la lâcheté. Aah, j’aime. Que n’ai-je eu son courage !
Pedro explique avoir été
quelque peu surpris lorsqu’il a pénétré dans le lobby. Je me croyais,
ajoute-t-il, dans un hôtel quatre étoiles si pas cinq. J’exagère peut-être.
Tout de même, le hall de l’hôpital n’est pas banal. Un mur est entièrement
recouvert d’une peinture rouge sang au relief tourmenté comme un tableau
de Bram Bogart. Un autre est totalement protégé par des plantes qui semblent
bien vivantes. Mais le sont-elles vraiment ? No se. Le faux ressemble
parfois au vrai. C’est tout aussi juste dans la vie professionnelle et
affective. Mensonge et vérité se côtoient, n’est-ce pas ? Et que
fais-tu dans cette chambre aux couleurs délavées, ajoute mon ami un peu
innocemment. Comme s’il ne le savait pas !
Je suis content et même
profondément heureux de ta visite, lui dis-je esquivant sa question qui ne
demandait pas de réponse. Tu sais, je n’aurais pas voulu vous quitter, te
quitter, traverser le Styx sans m’être excusé auprès de toi. J’ai vraiment été
con la dernière fois quand nous avons partagé notre déjeuner à la Véraison.
Comment ai-je pu soutenir un fouteur de guerre qui profite du drame qu’il a
provoqué au Moyen-Orient pour se remplir des poches pourtant déjà bien garnies.
Une honte. Je te prie de me pardonner. J’aimerais que tu effaces cet épisode.
Je préfère que nous nous souvenions de notre voyage en Espagne et de notre
visite à Madrid lorsque Guernica est rentré au pays. C’était une des premières
fois aussi que je goutais les bons vins de la Rioja qui accompagnent à
merveille les jambons Serano et le porc Iberico. De bons moments, non ?
Sur ce, Jules pénètre dans
ma chambre après avoir jeté un coup d’œil à l’intérieur pour voir s’il ne gêne
pas. Il apporte une tarte au citron, pâtisserie qui est sa spécialité, héritée
de son père, durant toute sa carrière de boulanger-pâtissier. Nous nous en
régalions lorsque nous passions chez lui, gamins, pour jouer au Scalextric. Son
père, Adrien, avait monté le circuit dans l’atelier. Je m’étais attribué la
Ferrari tandis que Mario roulait en Alfa Roméo, Jules en Mercedes et Pedro en
BRM. Mais qui de nous quatre était Fangio ? Jules bien entendu. Moi,
j’étais Alberto Ascari.
Des éclats de voix
traversent les murs. C’est à n’en pas douter notre ami Mario. Grande gueule
mais cœur généreux sur la main, comme on dit. Il s’était engueulé avec
l’infirmière qui lui avait reproché quoi ?
Il ne nous le dira pas mais il apporte une bouteille de Prosecco rosé
bien frappé et quatre verres. Il fait sauter le bouchon et l’écume déborde
arrosant avec joyeuseté la couverture de mon lit. Nous buvons à la santé de
notre amitié qui a accompagné notre voyage dans le temps et nous évoquons
quelques souvenirs comme les vieux peuvent le faire quand ils ne s’épanchent
pas sur leurs petits maux.
Je ne peux pas m’empêcher
de rappeler à Mario qu’il aurait pu devenir un fameux joueur de foot s’il avait
pu canaliser son tempérament sicilien volcanique. Il aurait pu, il aurait dû
devenir le Sivori, le Rivera de l’Union Saint-Gilloise. Mais son destin fut
tout autre. Il s’était malheureusement fait remarquer auprès d’un arbitre qui
lui avait donné une carte rouge. Et Mario, qui s’était estimé lésé, avait vu
rouge de chez rouge et lui avait administré une raclée qui avait envoyé
l’arbitre à l’hôpital. Mario avait été radié par l’Union Belge, interdit de
foot ad vitam aeternam.
Je me sens fatigué. Mes
amis s’en aperçoivent. Ils m’embrassent en me quittant tandis que l’infirmière
de garde rapporte dans un vase les tulipes couleur poussin pascal.
Reverrais-je mes amis ? Un jour il faut tout perdre et partir vers un exil
sans retour.
Xian Vé
Mai 2026